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Richard trois au
théâtre de La Bordée
Un décor sombre, avec d'innombrables colonnes derrière
lesquelles on peut espionner à sa guise. Une passerelle
d'où s'expriment les plaintes des reines devenues veuves. Un
escalier côté cour, où on essaie de fuir, un
escalier côté jardin qui conduit à la
mort. Çà et là, des accessoires
hétéroclites qui deviendront des personnages. Au centre
de ce décor, tout aussi sombre et armé de son
inséparable dague, nous attend Richard, le bossu, duc de
Gloucester. Ce monstre qui « ne peut pas aimer mais qui peut
sourire » convoite le trône de son frère
Édouard. Assoiffé de vengeance, il veut faire payer la
société à la fois pour sa difformité
et pour les trahisons antérieures qu'il a subies. « Six
personnes se trouvent entre moi et mon rêve ».
Dès lors, Richard n'aura d'autre but que d'éliminer tous
ceux qui l'empêchent d'accéder au trône fussent-ils
des enfants innocents.
Jacques Leblanc campe un Richard III à la fois lucide et fou,
despote, manipulateur, séducteur, qui dresse ses frères
l'un contre l'autre, séduit sa belle-soeur, et dont l'ambition
démesurée mène à la mort ennemis et
complices. Le comédien est si intense et si vrai que le
spectateur, envoûté, l'accompagne bien malgré
lui dans sa lente montée vers le trône, ponctuée de
« c'est fait ». Lorraine Côté
relève le défi d'interpréter tous les autres
personnages de la pièce. Elle est particulièrement
magnifique dans les rôles d'Élizabeth, de Anne et de la
reine mère, cette dernière (intervenant sur
vidéo) assistant impuissante aux diaboliques manipulations de
son plus jeune fils.
Marie Josée Bastien, en utilisant accessoires et
anachronismes ne manque pas mettre en relief les nombreux
parallèles entre cette histoire sanglante du XVe siècle
et les injustices du monde moderne . Des caméras partout, un
écran géant, des téléviseurs : on pense
évidemment à Big Brother... Mais l'écran
géant et les vidéos ont ici plusieurs fonctions :
faire voir de plus près les expressions de cruauté
et de folie de Richard, faire intervenir les « ministres de
l'enfer », diffuser les « actualités
». À la cour d'Angleterre, on fait en effet
des reportages sur ce qui se passe au château ou sur le champ de
bataille ! Comme aujourd'hui, des journalistes trop curieux
disparaissent mystérieusement , comme aujourd'hui, on
contrôle les médias, on assiste à des jeux de
coulisses et de pouvoir. Richard danse avec le manteau de son
frère Édouard, fait faire des cabrioles à des
pains qui représentent les bourreaux, comme un géant, il
se penche sur une maquette de son royaume et y fait glisser
les pions à sa guise: belle représentation de
l'ivresse du pouvoir malheureusement universelle et très
actuelle. Marie Josée Bastien va encore plus loin dans
l'utilisation des accessoires en les animant littéralement. :
deux gants manipulés comme des marionnettes par Jacques Leblanc
deviennent les hommes de mains ( jeu de mots amusant mais très
efficace), et deux lampes allumées (donc des enfants bien
vivants) personnifient les jeunes princes héritiers conduits
à la Tour de Londres d'où l'on ne revient jamais.
Cette scène est particulièrement touchante, car on
étire jusqu'au bout les fils qui les retiennent à la vie
et la comptine légère qui accompagne leur
disparition nous fait froid dans le dos.
Les éclairages de Sonoyo Nishikawa sont tout aussi
réussis. La pénombre sert les complots de Richard
et assiste Lorraine Côté dans ses nombreuses
transformations, les faisceaux de lumière et les
éclairages latéraux rendent bien l'atmosphère de
complots constants. À la mort des enfants, le rouge qui
jaillit de la Tour de Londres et s'étend sur la scène est
on ne plus symbolique.
Les costumes de Catherine Higgins sont très beaux... La
difformité de Richard est suggérée mais
omniprésente, les robes et les manteaux de Lorraine
Côté la rendent altière dans ses rôles de
reines et les costumes anachroniques des autres personnages
renforcent l'idée de parallèle avec le monde
moderne.
La mort de Richard à la bataille de Bosworth mettra fin à
son règne de terreur. Dans son délire, il devra lui aussi
descendre les marches qui conduisent à la mort non pas sans
avoir revu le fantôme de ses victimes. Il ne savait pas que
le despotisme, la traîtrise et la violence peuvent isoler
même un roi. Celui qui avait « joué sa vie
comme une partie d'échecs » se retrouve donc doublement
vaincu à la fin. C'est sa propre cruauté et
sa propre folie qui lui disent alors: « Échec et mat !
».
Le Richard trois du trio Bastien, Côté, Leblanc est
un beau bouquet de fin de saison !
Mise en scène Marie-Josée
Bastien
Assistance à la mise en scène Sylvain Perron
Richard III Jacques Leblanc
Anne, Elizabeth et autres Lorraine
Côté
Décor Christian Fontaine
Costumes Catherine Higgins
Multimedia Philippe
Lessard- Drolet
Éclairages Sonoyo
Nishikawa
Musique originale Stéphane
Caron
Accessoires Maude Audet
Maquillages Jennifer Tremblay
Coiffures Danny Lessard
À l'affiche jusqu'au 12 avril.
Théâtre de la Bordée
315, rue Saint-Joseph Est - 418 694-9721 / 1-877-643-8131 - 22 $, 25 $ et 30 $
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