|
Roméo et Juliette
Au Théâtre de la Bordée du 18 janvier au 12 février 2011. www.bordee.qc.ca
Il neige sur Vérone.
Les spectateurs sont toujours un peu sceptiques lorsqu'un metteur en
scène annonce la relecture d'une pièce classique et
choisit de la transposer dans une époque contemporaine. Amoureux
de beaux costumes et de décors flamboyants, ils restent souvent
sur leur faim. Rien de cela dans le Roméo et Juliette du
théâtre de la Bordée, une proposition audacieuse et
très originale du metteur en scène Olivier
Lépine. Son décor : une immense place publique en forme
de damier, bordée de hautes murailles ; à
l'arrière scène, dans un cube tout blanc dont le toit
devient la chapelle du frère Laurent, on a troqué le
balcon de Juliette pour une chambre de jeune fille très moderne.
C'est sur cet immense échiquier que la Fatalité fait
avancer et disparaître ses pions. Là se joueront les
querelles, les combats, les intrigues et les amours. Les personnages,
tous vêtus de noir, (les hommes en complet-cravate et les femmes
en tailleur ) évoquent la rigueur d'une société
qui étouffe les amoureux. Malgré cet univers très
sombre, le décor, les personnages, le jeu et même le texte
sont admirablement mis en relief par les éclairages
précis et magnifiques de Caroline Ross et par la musique de
Josué Beaucage.
On sent que les comédiens ont fait un énorme
travail sur le texte, car les vers de Shakespeare, truffés
d'images et de métaphores, sont très accessibles . La
distribution est impeccable : mentionnons Linda Laplante qui, loin de
son personnage de Kliniken, compose une truculente nourrice et bien
sûr, Alexandrine Warren et Steve Gagnon qui relèvent avec
brio l'immense défi de cette tragédie de trois heures.
Les deux acteurs jouent avec justesse la candeur et la
témérité de l'adolescence, mais aussi la force, la
ténacité et le courage mus par une passion naissante. Ils
sont jeunes, ils sont beaux, ils ont vibrants.
Si la deuxième partie de la pièce est un peu
longue, on peut en faire le doux reproche à Shakespeare
lui-même. Ce cher William aurait pu semer quelques raccourcis sur
le chemin de ses amoureux mythiques. Mais la scène finale est
tellement belle qu'on lui pardonne ses nombreuses envolées
lyriques ...
À la fin, il neige sur Vérone. Tout doucement, la neige
recouvrira les jeunes corps enlacés, blancs et lumineux. Elle
figera à jamais tous les pions de l'échiquier
demeurés insensibles à l'amour de deux enfants et elle
blanchira complètement le monde obscur qui les a conduits vers
la mort.
Yolande Prémont
- Télégraphe de Québec // 2011 01 21
|